Le blues du Bourreau

 


Posté le  17.10.2014 à 13h00


 

La présence de Pedro Almodovar à Lyon nous permet de découvrir quelques films majeurs de la cinématographie espagnole, à l’image de ce Bourreau de Luis Garcia Berlanga que le public à découvert entre rires et incrédulité. Explications.

 

 Le Bourreau

 

En 1963, Franco règne d’une main de fer sur l’Espagne dont il a pris le pouvoir par la force vingt-quatre ans plus tôt. Les exécutions sommaires vont toujours bon train. Le communiste Julián Grimau est fusillé, tandis que les anarchistes Francisco Granado y Joaquín Delgado seront eux passés par le garrot, cet instrument terrible qui caractérise alors la « justice » made in Spain. Le Bourreau raconte justement le quotidien d’un petit homme misérable dont le travail (bien payé) consiste à « serrer (une dernière fois) la vis aux condamnés, jusqu’à ce que mort s’en suive au terme d’une terrible souffrance. Il y va de son indépendance financière qui lui permettra de se mettre en ménage avec sa fiancée et future épouse.

Le talent alors (l’art véritable) de Luis Garcia Berlanga réside dans la manière dont il parvient à nous faire rire en dépit d’un contexte social et politique aussi dur. Le script du grand Rafael Azcona (binôme de Marco Ferreri, qui collaborera plus tard avec Carlos Saura) contourne la censure de l’époque avec une intelligence exceptionnelle pour prendre position entre sarcasmes contre la peine de mort.

Coproduit par l’Italie, il permet d’imposer un certain Nino Manfredi qui n’a pas encore tourné les grands films qui vont marquer sa carrière de comique mélancolique.

Difficile de faire plus caustique et grinçant que Le Bourreau qui a sa sortie en France remportera le grand prix de l’humour noir, dont la récompense est une… guillotine miniature.

Le film est né d’une histoire vraie rapportée à Berlanga par un de ses amis : la crise de nerfs dont fut victime un bourreau, incapable de procéder à l’exécution au garrot de sa victime (une femme) et que ses collègues ne purent calmer qu’en lui administrant un puissant sédatif.

Les intentions du film sont manifestes et visibles, en dépit de quoi la censure franquiste passe à côté. Seules les scènes d’amour, pourtant bien prudes, et les références à l’Allemagne où le personnages espère allait travailler, inquiètent le ministère de tutelle et valent au film de rares coup de ciseau.

Le film est envoyé en compétition à Venise, où il remporte le prix de la critique. C’est là que l’ambassadeur d’Espagne à Rome s’en mêle, il s’appelle Alfredo Sanchez Bella et il a une réputation de dur à cuire à défendre. Il s’indigne alors publiquement contre cette «diatribe incroyable, non seulement contre le régime, mais contre toute la société espagnole ». Pour lui, tout le monde en prend pour son grade « les prêtres, les militaires, les gardes civils, les fonctionnaires, les intellectuels, les marquis, les femmes, les hommes. C’est le film le plus antipatriotique jamais conçu ! ». Comment lui donner tort ?

Comprenant qu’il ne serait pas entendu, et déjà suffisament ridiculisé, le diplomate optait un peu plus tard pour une position modérée. Dans une tentative de récupération risible, il disait « ce film est la preuve que dans un pays aussi libéral que l’Espagne, d’aussi mauvais films peuvent être tournés et montrés ».

Franco n’aimait pas Berlanga à propos duquel il aura cette phrase : « Je sais déjà que Berlanga n’est pas un communiste ; il est pire que ça. C’est un mauvais espagnol ».

 

Carlos Gomez

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